lundi 20 mars 2017

Valérie Morales-Attias: amours impossibles sous un ciel trop bleu

Morales Coups"J'avais seize ans le jour où tu m'es tombé dessus.": voilà un incipit à prendre dans son double sens littéral et métaphorique, riche d'emblée, pour ouvrir "Coups de soleil", roman de l'écrivaine Valérie Morales-Attias, paru chez Casa-Express. Tout commence dans le contexte difficile de l'indépendance algérienne, un 5 juillet 1962. Dès lors, l'écrivaine se met dans la peau de cette femme, pied-noir, qui a fait sa vie d'adulte à Paris avec ce que cela peut compter d'amertume et de désillusions.

Les premiers chapitres s'avèrent difficiles, un peu touffus. Le lecteur en retiendra une force certaine, une dureté indéniable dans le propos, qui donne à voir une narratrice fière, bien qu'elle s'en défende. On se souvient surtout du terrible effet de contraste entre le beau temps implacable de l'été en Afrique du Nord, montré à travers le bleu du ciel, et le rouge du sang versé. Scène originelle importante: elle sera rappelée, transposée plus loin, dans une description des corridas dans les arènes de Nîmes. Sang, soleil et ciel bleu, toujours...

Roman d'une Méditerranéenne, "Coups de soleil" est aussi celui d'une solitude assumée, atavique: "La Méditerranée ne produit pas l'arrogance, mais la solitude." Une solitude symbolisée par les vêtements noirs de la mère de la narratrice, veuve protectrice désireuse de faire le vide autour d'elle et de sa fille, quitte à menacer de tuer. Cette solitude, c'est aussi celle de cette narratrice, qui épouse un homme important en apparence (c'est son patron, un homme qui fait un peu de politique), qui la délaisse au profit de maîtresses que le récit esquisse, et qu'il voit comme une sorte de "plante exotique", peinant à en percevoir toute l'humanité. Citant l'inculture du bonhomme, l'auteure le ramène d'ailleurs à ses vraies dimensions: celles, risibles, d'un Monsieur Homais moderne.

Solitude aussi par le biais de l'histoire d'amour impossible que la narratrice, jamais nommée, vit avec son propre amant - celui qui lui est physiquement tombé dessus, justement, pour lui sauver la vie dans le cadre des violences urbaines. Peut-on croire à une issue favorable pour une telle histoire? L'amour peut-il revivre en des temps et des lieux apparemment plus libres? Certes, les deux personnages lui donnent sa chance, et l'auteure en tire des pages d'un grand lyrisme. Mais à quarante ans, les vies sont installées, elle est mariée, lui aussi. Après un hôtel parisien, les rencontres se font à Nîmes, jusqu'au jour où lui décide de reprendre ses billes. Et de plus, la presse à scandale s'en mêle: s'il est admissible que lui ait des amantes, sans complexe, il paraît hors de question qu'elle aille chercher dans d'autres bras ce qu'elle ne trouve plus dans ceux de son mari légitime. Bien sûr, pour elle, il y a encore le psy...

La narratrice réserve dès lors quelques paroles vénéneuses à la dégénérescence des relations entre Pierre-Henri et elle, osant relever la provocation parfois, à l'instar de cette Rolex trop chic exhibée dans une réception de famille.

Rédigé à la première personne, "Coups de soleil" est un roman de l'introspection, certes. Mais avec l'introduction d'un "tu", l'auteure interpelle: qui est-il, ce "tu"? L'amant? Ou quelqu'un d'autre, le lecteur peut-être? Malgré une écriture parfois rocailleuse, qui n'évite pas l'usage d'images obscures, "Coups de soleil" est un roman d'une grande force, presque envoûtant, retraçant les désillusions successives d'une femme, évoquées et partagées comme des souvenirs au soir d'une vie.

Valérie Morales-Attias, Coups de soleil, Rabat, Casa-Express, 2017.

dimanche 19 mars 2017

Dimanche poétique 294: Paul Fort

Idée de Celsmoon.

Avec: Abeille, Anjelica, Ankya, Azilis, Bénédicte, Bookworm, Caro[line], Chrys, Emma, Fleur, George, Herisson08, Hilde, Katell, L'or des chambres, La plume et la page, Lystig, Maggie, Mango, MyrtilleD, Séverine, Violette.

Les baleines


Du temps qu’on allait encore aux baleines
Si loin qu’ça f’sait, mat’lot, pleurer nos belles
Y avait sur chaqu’route un Jésus en croix
Y avait des marquis couverts de dentelles
Y avait la Sainte-Vierge
Et y avait le Roi !
 

Du temps qu’on allait encore aux baleines
Si loin qu’ça f’sait mat’lot pleurer nos belles
Y avait des marins qui avaient la foi
Et des grands seigneurs qui crachaient sur elle
Y avait la Sainte Vierge
Et y avait le Roi !


Et bien, à présent, tout le monde est content
C’est pas pour dire mat’lot, mais on est content !
Y a plus d’grands seigneurs ni d’Jésus qui tiennent
Y a la république et y a l’président
Et y a plus de baleines !
 

Paul Fort (1872-1960), La Ronde autour du monde. Source.

vendredi 17 mars 2017

Robert Curtat, les années de guerre en Suisse côté roman


Le premier roman de Robert Curtat fait figure de document important. Intitulé "Le Chemineau du lac", il a été remis aux éditions Plaisir de lire, et son auteur s'est éteint en 2015, au tout début du travail éditorial autour de cet ouvrage. Natif du Périgord, Lyonnais puis Suisse d'adoption, l'auteur a dirigé le musée de l'imprimerie Encre et Plomb à Chavannes-près-Renens. Rien d'étonnant à ce qu'il soit venu, à un certain moment de son parcours, à l'écriture. 

Alors que l'on se souvient cette année de la révolution russe de 1917, "Le Chemineau du lac" évoque le début du vingtième siècle, vu de la Suisse. Une Suisse placée dans une situation particulière, neutre mais en mesure de se défendre. Pacifistes, socialistes ou anarchistes, certains milieux estiment, naturellement, que l'on défend surtout les intérêts des plus riches lorsque l'on est posté aux frontières, affecté à des tâches peu humaines, ou que l'on accepte la détérioration de conditions de travail. 

Lucien Druey, cheminot et chemineau
Pour donner corps au contexte de la Suisse durant la Première guerre mondiale et immédiatement après ("Le Chemineau du lac" évoque aussi la grève générale, qui éclate au terme d'une lente maturation idéologique bien rendue où plane même l'ombre de Lénine), l'écrivain met en scène le personnage de Lucien Druey, jeune homme au destin atypique. 

On s'attache à ce bonhomme dont la jeune vie est faite de hauts et de bas, dans le registre modeste qui est le sien: enfant recueilli, il trouve un nouveau maître en la personne d'un cheminot, Grandguillaume, qui lui donne un métier aux chemins de fer et l'humanité que peuvent apporter les lectures. Celles-ci signent d'ailleurs un progressisme certain, peu évident à une époque où, pour les ouvriers et les modestes, tout restait à conquérir. 

A propos, chemineau ou cheminot, l'auteur semble n'avoir pas choisi: si Lucien Druey est chemineau, c'est qu'il trace sa route tout seul, composant avec ses faiblesses et ses idéaux, et s'il est cheminot, c'est qu'il a appris un métier du chemin de fer. Un chemin de fer qui résonne tout au long du roman: Lucien Druey emprunte régulièrement le train

Une Suisse revisitée
Loin d'être un super-héros parfait, Lucien Druey est un homme comme les autres, contraint de faire des choix et de composer, quitte à ce que certaines décisions, contraintes, finissent quand même par se retourner contre lui. Certes désireux d'agir, Lucien Druey est régulièrement le jouet des circonstances: imprimeur (que de belles évocations du métier!), journaliste engagé, il se retrouve agent double, et ne sort de l'ambiguïté qu'à son propre détriment, comme on dit. Les revers encaissés, sanction fréquente de rares éclaircies, donnent au "Chemineau du lac" une couleur sombre et une tonalité mineure, et l'on se demande si le personnage principal finira par trouver la paix un jour.

Suisse, ai-je dit. L'auteur suggère fortement que son roman se passe en Suisse, et ses repères historiques sont bien ceux de ce pays. Reste qu'il transfigure ce dernier en rebaptisant certains lieux - d'une manière parfois transparente. Ainsi donne-t-il à certaines villes leur nom ancien, Lausanne reprenant par exemple pour l'occasion le nom de Saint-Maire. Les compagnies de chemin de fer sont elles aussi renommées: il ne sera guère question des Chemins de fer fédéraux suisses, alors qu'ils sont constitués depuis bien quelques années au moment où se passe ce roman. L'auteur souligne ainsi tout ce que son regard sur l'époque peut avoir de personnel.

Paru avant un travail éditorial approfondi en raison des circonstances tragiques déjà évoquées, "Le Chemineau du lac" conserve un côté brut de décoffrage, que le lecteur décèle à travers certains tics de langage persistants (beaucoup de choses sont "acides" dans ce roman), ainsi que dans une certaine monotonie de l'onomastique: que de patronymes commençant par "Grand-" ou "Petit-", même si l'on concède que le procédé peut être porteur de sens. 

Roman portant un regard rare sur une époque précise, paru à point nommé, "Le Chemineau du lac" demeure cependant pertinent. Il paraît au bon moment, cent ans après des événements qui ont bouleversé le monde et marqué une Suisse moins paisible qu'il n'y paraît, où les débats du monde trouvent leur place comme ailleurs.

Robert Curtat, Le Chemineau du lac, Lausanne, Plaisir de lire, 2017.

mardi 14 mars 2017

Rhapsodie en bleu sanglant avec Michel Moatti

Le site de l'éditeur - merci à l'éditeur et à l'écrivain pour l'envoi dédicacé.

La chasse aux scoops et au sensationnel peut prendre des détours terribles. Dans le monde des médias d'aujourd'hui, la pression pour sortir sans cesse de nouvelles informations est considérable: il faut tenir le lecteur en haleine, lui raconter un fait divers comme un roman policier. C'est dans cet univers impitoyable et malsain qu'évolue la jeune et célèbre journaliste londonienne Lynn Dunsday, passionnée d'un travail de terrain qui, en écho, s'avère également sans pitié. Avec "Tu n'auras pas peur", le romancier français Michel Moatti propose un thriller bien nourri, à l'intrigue corsée et aux ambiances malsaines, doublée d'une peinture sans concession de médias parfois prompts à flatter le côté voyeur du lectorat.

La description des médias est féroce, en effet: chacun veut faire la course en tête, ce que l'auteur démontre en donnant l'avantage aux publications en ligne, capables de se renouveler plusieurs fois par jour par la grâce des suivis. Les ambiances de stress permanent sont bien représentées à travers le personnage de Lynn Dunsday, qui consacre toute sa vie au Bumper, média en ligne tenu par un patron tyrannique, mange mal, dort mal et, finalement, vit mal. A côté, les autres médias jouent leurs atouts pour tirer leur épingle du jeu, et l'auteur les identifie bien: horaires de sortie des journaux du soir, beauté physique de la journaliste TV dépêchée sur le terrain. Phénomène intéressant: l'auteur montre que les médias ont même facilement quelques longueurs d'avance sur la police. Une police qu'on sent curieusement peu stressée par la succession d'homicides: elle peut se permettre de ne rien communiquer, de faire montre d'arrogance même... 

C'est que dans "Tu n'auras pas peur", les cadavres se succèdent à un rythme assez soutenu, dans des mises en scène macabres diffusées sur le Net par un mystérieux tueur en série, sous la forme de films. Tout cela est inclus dès le premier chapitre, terrible exposition montrant les dernières heures de vie d'un jeune Noir, dont les dernières visions seront celles d'une caméra Sony. On le repêchera plus tard, dans une position qui aurait pu être celle du musicien Otis Redding lorsqu'il est décédé d'un accident d'avion. Tous les autres morts seront la reconstitution de morts diverses et violentes du passé. Et ces reconstitutions, l'auteur les décrit fidèlement, suscitant la délectation coupable du lecteur...

Par le biais d'une postface, l'auteur n'hésite pas à faire visiter les coulisses de son livre, montrant quelles limites il s'est fixées et quelle est l'étendue de la documentation qui a pu lui servir. Les morts imitées par le criminel, en effet, reprennent des faits divers ayant réellement eu lieu; l'auteur a cependant masqué les vrais noms. Voilà le lecteur pris en flagrant délit de curiosité malsaine: pour un peu, on irait volontiers voir ce que Google a dans sa besace au sujet de ces événements sordides. Cet aspect, l'auteur en est conscient et l'utilise dans son récit en mettant en avant l'avidité de contenus gore, peu avouable, dont certaines personnes font preuve. Et, on l'a compris, il interroge aussi son lecteur sur sa position face à tout cela.

"Tu n'auras pas peur" laisse un très bon souvenir de lecture, celui d'un polar trépidant, rythmé par les articles rédigés par Lynn Dunsday et par une histoire d'amour aux développements tortueux, parasitée par le travail. On s'interrogera peut-être sur la présence d'un insecte en couverture, ainsi que sur la couleur rouge du titre: si ce livre est sanglant, c'est plutôt la couleur bleue, pas du tout innocente, qui sert de fil... rouge! Un fil qui sera dévidé jusqu'au bout, sans oublier le côté humain et les difficultés de la vie, entre autres à travers le personnage de Trevor, journaliste malade et tenté par un suicide assisté. Cette traque va-t-elle lui redonner le goût de la vie? Suspens... 

Michel Moatt, Tu n'auras pas peur, Paris, HC Editions, 2017.

dimanche 12 mars 2017

Des nouvelles et des photos, pour que Bruxelles soit belle

Le site de l'éditeur, celui de Martine Henry.

"Bruxelles pas belle", disait le journaliste Jean Quatremer dans un article qui a fait date. Ville en chantier permanent, en proie aux querelles de compétences, la capitale de la Belgique peut-elle être sauvée par la poésie et la photographie? C'est le pari que font conjointement l'écrivaine Catherine Deschepper et la photographe Martine Henry. Il en est issu "Bruxelles à contrejour", livre épatant où se côtoient nouvelles courtes et photographies qui magnifient une ville où tout peut arriver, du moins dans un esprit poétique où toute histoire née de choses vues commence par "Et si...?".

Plongeant dans des vies ordinaires, "Bruxelles à contrejour" n'a (presque) rien d'un livre touristique. L'écrivaine propose un regard sans cesse émerveillé, d'une fraîcheur parfois enfantine, sur Bruxelles. Le quotidien le plus ordinaire est source de poésie pour qui sait l'observer, et la nouvelle "Et je lui donnerai la beauté" est emblématique à cet égard: ce coiffeur anonyme qui tire le meilleur de la chevelure clairsemée d'une vieille dame et va jusqu'à lui dire sincèrement qu'elle est belle, n'est-ce pas l'image rêvée du poète capable de voir la beauté y compris là où elle semble impossible à trouver? Juste génial...

Magnifier le quotidien le plus ordinaire, c'est le beau principe de "Bruxelles à contrejour". Le lecteur y croisera des personnages ordinaires, qui n'ont rien de héros: un SDF, des chauffeurs de taxi, des migrants, des amoureux maladroits, un cadre, une graffeuse, des enfants même. Le regard sait se faire affectueux; mais il ne manque pas d'acuité, non plus, lorsqu'il s'agit de dépeindre les contrastes entre classes sociales, avec ce que cela peut impliquer d'exclusion cruelle - sous un vernis affable: on pense ici à "Dîner de "famille", récit d'un repas où tout boite, y compris les relations humaines.

Cet univers de l'ordinaire est transcendé par l'évocation de mythologies d'hier et d'aujourd'hui, où se côtoient les super-héros des bandes dessinées, Saint Christophe et la fée Clochette. Seule concession au Bruxelles touristique, la légende du Manneken Pis apparaît, malmenée sous les yeux d'une migrante qui fabrique des gaufres. Ces figures surnaturelles sont autant de patronages pour chacune des nouvelles de ce recueil. Elles suggèrent aussi que si Bruxelles est belle pour qui sait le voir, c'est qu'elle a ses anges gardiens.

Voir, ai-je écrit: les photographies de Martine Henry sont là pour nourrir le regard. Il arrive qu'elles soient presque abstraites. Certaines ont un grain grossier qui suggère un flou artistique, alors que d'autres, nettes, tranchantes, révèlent un quotidien sans fard, prosaïque pour ainsi dire, même si le noir et blanc est déjà une interprétation, une transfiguration. Elles sont autant de coups d'oeil différents sur Bruxelles, sur des choses qu'on pourrait croire trop ordinaires pour valoir un cliché. Et pourtant... Chacune de ces photos est source d'une histoire, et les images et les nouvelles du livre sont parfaitement en osmose.

Enfin, il y a l'humour, plus ou moins présent: on ne peut que sourire au grotesque du super-héros vêtu de brun, traqueur de merdes de chien, dans "Urban dog", ou aux dialogues rythmés de taxis, par interphones interposés, dans "Nombril et Petite Ceinture", habile construction langagière autour d'images alimentaires.

Sourires, poésie et regard non conformiste: Catherine Deschepper et Martine Henry s'entendent pour donner à voir la beauté parfois bien cachée de Bruxelles, à travers celles et ceux qui vivent cette ville au quotidien, humblement. Il suffit de regarder... Et voilà qui donne envie de voyager!

Catherine Deschepper et Martine Henry, Bruxelles à contrejour, Louvain-la-Neuve, Quadrature, 2017.

Dimanche poétique 293: Jacqueline Sudan-Trehern

Idée de Celsmoon.

Avec: Abeille, Anjelica, Ankya, Azilis, Bénédicte, Bookworm, Caro[line], Chrys, Emma, Fleur, George, Herisson08, Hilde, Katell, L'or des chambres, La plume et la page, Lystig, Maggie, Mango, MyrtilleD, Séverine, Violette.
 

En silence doucement

Les lettres tremblantes
Cheminent vers toi

Une main te parle

De sa plume messagère
Une main qui danse
Et vient à ta rencontre

S'écoule à travers toi

L'écume des mots
Par-delà
Les larmes égarées
Par-delà
Les armes déposées

Mais la feuille tombe

Et roule dans un coin
Vieux papier chiffonné
Déchiré par tes soins

Comme un drapeau blessé

Se ferme
Un rêve inhabité

Tes mains 

Pierres cruelles
Y impriment leur nuit

Jacqueline Sudan-Trehern, L'Amour nu, Paris, Elzévir, 2007.

samedi 11 mars 2017

Avec Kenizé Mourad, un roman aux origines de l'indépendance de l'Inde


Il est toujours important et instructif de découvrir la destinée de femmes qui, méconnues, ont cependant donné à l'histoire un tournant décisif. Avec la personne de la bégum Hazrat Mahal, la romancière Kenizé Mourad a identifié une figure féminine historique hors pair de l'Uttar Pradesh. On peut la placer aux origines de l'indépendance indienne, près de cent ans avant qu'elle n'advienne. Pour que tout commence, il suffit que le colon se montre trop gourmand, en termes d'argent et de pouvoir! Tel est le début de "Dans la ville d'or et d'argent".

Que le lecteur soit prévenu: avec "Dans la ville d'or et d'argent", l'écrivaine Kenizé Mourad a choisi de coller au plus près à l'histoire. Le lecteur restera épaté par les documents historiques, parfois honteux, qu'elle a pu découvrir, et qu'elles cite in extenso: journaux, rapports officiels, etc. Cette documentation fait l'objet d'une imposante bibliographie. 

La romancière a le chic pour recréer un monde, celui de l'Inde du milieu du dix-neuvième siècle, et en particulier de la ville indienne de Lucknow, cette fameuse "ville d'or et d'argent" annoncée par le titre. Elle relève le côté remarquable de l'art de vivre qui s'y est développé, non sans relever aussi ce qu'il peut avoir de décadent: s'ils sont d'une loyauté sans faille, les personnages liés à la destinée de Lucknow, dans l'Uttar Pradesh, sont aussi présentés comme attachés à un système de castes et de fidélités, non exempt de préjugés, qui entrave un indispensable pragmatisme. Sacrées mentalités, si difficiles à dépasser, que la romancière recrée avec justesse!

"Dans la ville d'or et d'argent" excelle à recréer les intrigues de palais et les péripéties de ce qui a tout d'une guerre contre le colon anglais. Une guerre qui a ses astuces et ses anecdotes, parfois coûteuses en termes humains, parfois preuves d'une ruse insoupçonnée. On pense à ces munitions faites à base de porc et de vache dont les indigènes, musulmans ou hindous, refusent de se servir, quitte à mourir sur place. Ou à ces tunnels creusés, en état de siège, pour faire sauter les stocks de munitions ennemis. Le récit des escarmouches et batailles entre les Indiens, excédés par une occupation devenue injuste, et la Couronne anglaise, revêt ainsi de mémorables accents épiques, nourris encore d'aspects psychologiques.

Si l'auteure a le chic pour faire vivre ces nombreuses scènes de batailles et d'adversité où chaque camp a ses atouts et ses handicaps, elle sait aussi, et c'est important, ajouter à son roman une solide intrigue amoureuse. Celle-ci a une utilité dans la narration: elle montre que Hazrat Mahal, femme de tête capable de faire la guerre comme une Margaret Thatcher aux Falkland, a aussi un coeur - ce qui concourt à la rendre attachante. Les sentiments s'expriment ainsi, rarement donc avec violence, par-delà les interdits sociaux. Et avoir un coeur, pour Hazrat Mahal, c'est aussi, plus largement, se montrer humaine et civilisée envers les siens - comme envers l'ennemi lorsqu'il subit un revers. Quitte à ce que cela ne soit pas compris par les siens, et à ce que cela l'isole dans son propre camp.

Une histoire d'amour, rien de tel pour flatter le lecteur et le captiver, et en la matière, "Dans la ville d'or et d'argent" réserve un intense crescendo autour de la bégum Hazrat Mahal. Romanesque en diable, et par cela même captivant, le récit montre des traîtres, des alliés, des amis et des ennemis bien dessinés. Mais surtout, ce roman de Kenizé Mourad est une fresque historique généreuse, construite au plus près de l'histoire. Elle relate des épisodes historiques méconnus, d'importance a priori locale mais qui s'avèrent cruciaux dans leurs implications au niveau mondial: dans les années 1856, le soulèvement de Lucknow annonce un certain Mohandas Karamchand Gandhi! Sobre mais solide, l'écriture se met au service d'un récit historique qui, s'il semble lointain, se trouve aux origines de ce qu'est le monde d'aujourd'hui - et donne à voir au lecteur du vingt et unième siècle une tranche d'histoire méconnue et essentielle, dont une femme partie de rien est l'actrice majeure.

Kenizé Mourad, Dans la ville d'or et d'argent, Paris, Robert Laffont, 2010.