vendredi 25 mai 2018

Ambrì et le goût amer de la victoire

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Michaël Perruchoud – La Suisse des hockeyeurs qui gagnent, c'est où, dites? Pas par là, mec. Et pas non plus à Fribourg-Gottéron. Alors, à Zurich, à Berne, à Lugano? Que nenni! En matière de hockey sur glace, c'est peut-être à Ambrì, au coeur des montagnes tessinoises, qu'on veut y croire. Et que le soir d'un match où les montagnards gagnent face aux gars de la plaine, les yeux brillent. Ancré à la fois à Genève et à Fribourg, l'écrivain Michaël Perruchoud se pose sur un terrain neutre, en pleine Léventine, pour signer un très beau roman sur le hockey sur glace, signé "4-2 pour Ambrì" – un titre sec comme un rapport. Sec et sans appel... tout est là!


En lisant, les lecteurs peu familiers du hockey sur glace façon suisse comprennent vite que le club d'Ambrì, constitué de passionnés de talent, est aussi une équipe qui n'a rien à faire dans la ligue maîtresse du championnat. L'auteur la présente comme l'éternel outsider, l'anomalie des passionnés au pays de l'argent roi, d'une manière telle qu'on ne peut que s'attacher à cette équipe, petite parmi les grandes, mais qui, fière, ne va pas se laisser reléguer comme ça. Et flatte le goût du lecteur pour ces petits qui s'imposent parmi les grands, comme sans faire exprès. Dans les stades comme ailleurs, on aime ça, n'est-ce pas?

Cette image du petit attachant parmi les grands, il est permis de la voir concrétisée par la patinoire de la Valascia, construite en un endroit après tout improbable, au pied des montagnes tessinoises: l'auteur dessine avec un art puissant la légende de ce lieu, sans cesse en sursis parce qu'il n'est pas tout à fait aux normes, mais où le public continue de vibrer, match après match, aux accents du chant "La Montanara".

Le public? Oui, il faut des gens pour remplir un stade. L'auteur crée donc trois personnages que tout devrait séparer, et que les circonstances d'un derby atypique vont rapprocher. Pour rappel: Ambrì, l'équipe de montagne vue comme pauvre, gagne contre Lugano, qui a pour elle le fric qui permet d'acheter le talent. Certes, l'auteur dessine deux personnages qui soutiennent Ambrì, et on va plus ou moins s'attacher à eux: un vieillard alcoolique mais incollable sur le sport, et une gamine encore vierge qui veut se faire baiser par son crush du moment. Un troisième larron, Forni, s'invite cependant dans l'histoire: un hockeyeur formé à Ambrì mais venu à Lugano pour des raisons matérielles. Un traître? Certes. Mais on l'apprécie aussi. Au moins autant que les autres: c'est que l'auteur, déjouant les points de vue classiques ou les penchants attendus, dessine ses personnages en ces nuances de gris qui sont les nôtres. C'est simple: dans "4-2 pour Ambrì", il est impossible de dire qui est vraiment le gentil, qui est le méchant. Sans doute justement parce que tout le monde est un peu des deux.

Est-elle vraiment aimable, par exemple, la fillasse? Elle a fait régime pour plaire à son Reto, elle s'est faite belle... et finalement, elle apparaît comme une fleur orgueilleuse dont, en fait, tout le monde se fout. Dépucelée par un autre que Reto (qui préfère le hockey), elle se retrouve dans la voiture de Forni, le hockeyeur de l'équipe adverse, qui la regarde du haut de ses presque trente ans et la démasque vite : la post-adolescente n'a rien de séduisant. Et le lecteur comprend vite que, vedette dans sa bande de copines mal fichues, elle supporte mal d'être supplantée par des mieux qu'elles. Cela dit, la nuit du match va la faire mûrir. Son nounours favori va prendre cher...

Le lecteur aimera peut-être le personnage de Forni, ce hockeyeur qui foire son match, un traître peut-être. Est-ce voulu ou non, de la part du transfuge qui regrette son équipe d'origine? L'auteur explore les moindres recoins de son esprit, décrivant un sportif qui comprend, au gré d'un match, qu'il est sur la pente descendante.  "Puceau du palmarès", lui dit-on. Malheureux au jeu, on sent qu'il n'est pas plus heureux en ménage. Sa manière excessive d'évoquer son épouse apparaît comme une forme de résignation: Forni semble prêt à tout, y compris aux humiliations ménagères, pour avoir le droit de se pavaner sur les quais de Lugano aux bras d'une belle Russe nommée Eva.

Et puis il y a ce vieil alcoolique, marié au sport plus qu'à tout autre chose, loser à l'âme littéraire (il a lu Cesare Pavese) qui paye à son ex-épouse une pension alimentaire disproportionnée... Celui-ci joue un rôle de fou du roi, connaisseur distancié et passionné du sport, parfois de mauvaise foi comme il se doit, et qui a sa propre fissure. "In vino veritas"? Le lecteur écoute assez volontiers ses vérités et ses théories sur le sport, qui résonnent comme celles de l'expert de bar cher au Stefano Benni des "Bar Sport". Mais l'auteur, encore une fois, ne s'arrête pas là: l'alcoolisme de fond est là pour combler une perte, la disparition d'une femme et d'un fils au nom improbable de Maïcon. Après avoir placé le hockey sur glace dans un contexte plus grand, celui des sportifs de légende d'hier et d'aujourd'hui. Avec lui, le club d'Ambrì-Piotta apparaît aussi grand que l'équipe italienne de football aux championnats du monde de 1982, personnalisée par Paolo Rossi, ce personnage sort du roman sur une belle promesse d'ivrogne...

... c'est que l'alcool irrigue "4-2 pour Ambrì", un roman à trois voix à la musique subtilement travaillée qui, malgré la victoire ponctuelle de l'outsider face à l'équipe friquée, garde un goût amer. Une équipe qui gagne, ça réunit dans un esprit festif... mais ça divise aussi, et autour des personnages, on se fait des films peut-être scandaleux. Le dernier roman de Michaël Perruchoud excelle à mettre en scène trois personnages qui, pour une raison ou pour une autre, ne sont pas tout à fait à la fête. Et à leur conférer une humanité profonde et torturée. Celle qu'on ne voit pas forcément dans la vraie vie, et parfois encore moins dans les romans.

Michaël Perruchoud, 4-2 pour Ambrì, Saint-Pierre-de-Clages, VS, 2018.

mercredi 23 mai 2018

Le Cotentin, sous le signe du secret

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Monique Rebetez – Roman pluvieux, roman heureux? C'est alors que la pluie tombe inlassablement par ici que j'évoque ce soir le premier roman de l'écrivaine jurassienne Monique Rebetez, "Passage de la Déroute". L'éditeur promet un roman bâti avec humour, entre autres; c'est bien plutôt en mode mineur, avec un suspens accrocheur, que le lecteur est embarqué dans une intrigue marquée par le secret qui ronge, autour d'un couple usé.


Le couple, c'est Claire et Alexandre. C'est presque par hasard qu'on apprend leurs prénoms, et à peine si l'on sait leur nom de famille. Un couple quelconque donc, pour ainsi dire anonyme. Un couple, aussi, qui veut se donner la chance d'y croire encore, en s'offrant des vacances au nord de la France. Voyageur par profession, en particulier, Alexandre y tient, même si c'est pour faire semblant d'être avec sa femme. Assez vite, en effet, le lecteur est amené à se demander ce que ces deux personnes peuvent bien faire ensemble.

Tout commence en effet avec un élément énorme: au détour d'une conversation avec une pianiste virtuose et farouche qui habite la même pension de famille qu'eux, Claire évoque sa fille. Une fille dont Alexandre, son mari pourtant, n'a aucune connaissance... Le coin du voile est levé.

L'auteure, dès lors, explore les secrets que chacun des conjoints a entassés, autour d'un pacte qui, entre autres, prévoit qu'il n'y aura pas d'enfant entre eux et envisage avec souplesse la notion de fidélité du couple. Chacun a ses mystères, ses parts d'ombre. L'auteure décrit de manière réaliste les rendez-vous pathétiques d'Alexandre, vécus en marge de séminaires professionnels: il est permis de sourire aux descriptions lamentables des femmes qui l'accompagnent.

De façon plus grave, elle dessine aussi, par le biais de dialogues ciselés avec exactitude dans leur teneur, le débat sur l'opportunité pour Claire d'avouer à Alexandre qu'elle a perdu un enfant et qu'elle n'en aura jamais plus en raison d'un problème de santé. Tous deux invouables, ces secrets ont des racines bien différentes... et contribuent à ce que peu à peu, Claire et Alexandre s'éloignent. L'auteure fait donc de leur voyage en Normandie, sur les plages du Débarquement, un moment de vérité. Pas sûr que les masques vont vraiment tomber, toutefois.

Les mystères du couple font écho à ceux, d'une portée plus vaste, liés à l'exploitation des installations nucléaires de La Hague et de Flamanville. Claire et Alexandre sont amenés à s'y intéresser grâce au personnage de la jeune pianiste virtuose, Laly, orpheline: ses deux parents sont morts accidentellement, mais la rumeur dit que cet accident a quelque chose de bien organisé, pour préserver les secrets sales de l'industrie nucléaire.

Claire et Alexandre mènent l'enquête de leur côté, et l'auteure a le génie d'explorer ainsi deux pistes bien différentes, fondées sur la personnalité de ses deux personnages. Claire joue la carte du relationnel et de l'empathie en faisant ami-ami avec la pianiste, faisant appel à ses souvenirs. On peut certes se demander si une musicienne repentie (Claire, donc) qui connaît le deuxième concerto de Shostakovitch ne devrait pas aussi connaître telle oeuvre de Schumann, et certains éléments de la relation ont leurs limites: le rapprochement entre Shostakovitch et la soupe est pour le moins hasardeux... De son côté, Alexandre mène une enquête de voisinage bien cérébrale qui va l'amener à découvrir le fin mot de l'affaire concernant les parents de Laly. Pourra-t-il le partager?

Tout cela se déroule dans le cadre chargé d'histoire de cette Normandie du Débarquement, hantée par les fantômes de milliers de soldats, que l'auteure montre avec une grande et sobre exactitude. Le silence des morts de naguère est-il le garant des secrets d'aujourd'hui? Taiseux, les Normands du roman sont présentés comme peu désireux d'éclats, quitte à courber l'échine face au mensonge. Et de façon plus générale, le courage n'est pas la qualité première des personnages de "Passage de la Déroute".

C'est donc peu à peu, en dernier ressort, que les lecteurs de ce roman découvriront le fin mot de l'affaire, un fin mot que les personnages eux-mêmes lâchent comme à regret: il y faut des discussions inlassables, des lettres mille fois réécrites. Il est permis, du coup, de voir le titre "Passage de la Déroute" comme le rappel d'un lieu géographique bien identifié, mais aussi comme l'annonce de la déroute d'un couple, de quelques Normands, voire d'une région tout entière, bernée par les promesses lénifiantes du nucléaire.

Monique Rebetez, Passage de la Déroute, Lausanne, Favre, 2018.


Le site des éditions Favre

mardi 22 mai 2018

Une inextinguible soif de sens et d'authenticité, jusque dans les rêves

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Antoine Jaquier – Le roman d'une jeunesse fauchée en plein vol, mais aussi d'adultes en quête de sens: les jeunes générations, en particulier la génération Y, sont à l'honneur dans "Légère et court-vêtue". Paru une première fois aux éditions de La Grande Ourse, ce roman de l'écrivain suisse Antoine Jaquier a fait l'objet d'une nouvelle édition auprès de L'Age d'Homme. Roman à deux voix, "Légère et court-vêtue" suit Mélodie, blogueuse mode, et Tom, son compagnon, dépendant aux jeux d'argent.


Leurs deux voix sont bien caractérisées, et permettent d'emblée au lecteur de se sentir proche de ces deux personnages, ou plutôt d'avoir un ressenti envers eux. Il est permis de trouver Tom agaçant: toujours à la recherche d'argent pour assouvir sa passion du jeu, il en vient à négliger le facteur humain, et en premier lieu sa relation à Mélodie. Photographe sans grande envergure, parasite par nécessité, il fait figure d'esclave des biens matériels. De son côté, Mélodie, apparemment plus aimable dans des robes qu'elle porte légères, est elle aussi victime d'un système consumériste, avouant la pression qu'elle subit de la part d'annonceurs, qui la rétribuent certes, pour publier toujours plus et toujours mieux (photos, Instagram, YouTube, rien ne manque) sur son blog.

Telles sont les servitudes d'une génération; à celles-là vient s'ajouter celle que paraît imposer une certaine religion, y compris aux hommes – on pense au personnage de Blerim, à la fois aimable et invivable: mentalité, contraintes, un certain sens de l'honneur. Cela se mêle au poids des liens familiaux, au travers de l'équipe de mafieux kosovars auxquels Tom doit de l'argent de façon chronique. Un fardeau qui donne cependant de l'épaisseur à ces personnages interlopes.

Revenons à Mélodie, archétype de l'it-girl, active à Lausanne. Le décor est assez rapidement planté et ne compte guère, en tout cas du côté suisse, si l'on excepte une scène visuelle et très amusante à l'auberge des Quatre-Vents, non loin de Fribourg. Au-delà du gag, cependant, la séquence est symptomatique de la vanité de certaines choses dites "branchées": faut-il vraiment qu'une chambre d'hôtel soit dotée d'une baignoire montée sur rails, qu'on peut faire sortir de sa chambre à sa guise en appuyant sur un bouton, si ce n'est pour épater le bobo? C'est là l'un des premiers éléments que l'auteur dissémine dans son roman pour indiquer l'absurdité du monde.

Il y a aussi les débats des milieux parisiens de la mode sur l'opportunité d'interdire les mannequins jugés trop maigres, ou les discussions qui ne vont guère plus loin que l'illusion procurée par une promesse et des cartes de visite échangées. Vers la fin du roman, la description d'une fête parisienne de ce genre, aussi clinquante que vide, où l'on va surtout pour être vu, a des airs de Bret Easton Ellis, façon "Glamorama". Et ce vide mondain résonne avec celui, intérieur, de Thomas et de Mélodie aux amours ébréchées, puis brisées sans rémission.

Thomas finit par se perdre, alors que Mélodie, désormais seule, évolue, s'interroge, allant jusqu'à mieux connaître ses penchants amoureux et ses aspirations professionnelles: impression de plénitude! Et l'ambiance festive aux allures bon enfant des dernières pages, jouant avec quelques idées à la mode comme la décision d'un personnage de devenir brusquement végane dans de grands rires, tranche avec le monde de requins dessiné précédemment par l'auteur. Mais n'est-ce pas, déjà, trop beau pour durer?

Espoirs fauchés un tragique soir de novembre, impossibilité de la liberté: le roman d'Antoine Jaquier n'a rien à voir avec un film de Jean Laviron avec Louis de Funès (1953)! Il est plus proche du pot au lait brisé de la rêveuse Perrette de la fable de La Fontaine, comme l'évoque Francis Richard dans sa chronique. L'écrivain livre en effet avec "Légère et court-vêtue" un roman cinglant et foncièrement sombre, en dépit de quelques éclats de lumière, sur une société occidentale, celle d'aujourd'hui, qui se cherche désespérément un sens, et une authenticité jusque dans ses rêves.

Antoine Jaquier, Légère et court-vêtue, Lausanne, L'Age d'Homme, 2018.

Le site d'Antoine Jaquier, celui des éditions L'Age d'Homme.


lundi 21 mai 2018

Pat Genet, quand la poésie va vite et dit l'amour

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Pat Genet – Du rythme, des syncopes et de l'amour: c'est ce que le lecteur de "Animal torpedo", recueil de poésies libres de l'écrivain valaisan Pat Genet, découvre. La lecture va vite, les mots sont rares et denses, les pages aérées, la ponctuation inexistante plonge le lecteur en une brève apnée: pas de doute, on va toujours à l'essentiel.


L'ambiance? Le recueil apparaît comme une déclaration amoureuse en trente-neuf stances plus une – ce "3h46" où les sentiments s'épanchent enfin, sans contrainte. Les stances sont d'aujourd'hui: ce sont celles d'une jeunesse actuelle qui voyage, en Suisse et ailleurs. En témoignent la citation d'horaires ferroviaires, d'Ostende, ainsi que le rappel d'un instant volé du côté du Pont Charles à Prague, parce que l'amour s'accroche parfois aux lieux visités. Instant volé? Oui! Quelques mots suffisent à dire un ressenti fugace, alors pourquoi se répandre? Et les vers sont courts, libres: ils claquent sans complexe.

Ainsi ces poèmes s'ouvrent toujours par "je" ou "tu", ou presque. Des pronoms qui n'appellent pas forcément un verbe! L'auteur les pose plutôt comme l'annonce d'un thème: soit il est question de l'amoureux, soit on parle de celle qui est aimée. Et exceptionnellement, le poème IX commence par "vous". Comme s'il y avait un tiers dans l'histoire. Le poème indique "neuf mois": de "je" et de "tu", faut-il concevoir qu'il y eut conception? Elément important! C'est cependant sur un "je" que ce poème s'achève. Comme s'il fallait opposer le "je" du poète, exclu de quelque chose d'essentiel, au "vous" de la mère et de son enfant.

"Je", "tu"... voilà ce qui structure la musique d'"Animal torpedo". Ces pronoms suffisent à faire un vers entier en début de chaque poème. Ils apparaissent aussi en fin de vers, bien mis en évidence, et incitant le lecteur à s'arrêter en un hoquet qui malmène, pour lui donner davantage de sens, la course des mots d'une langue française habituellement plus fluide, plus rassurante.

Et les mots, enfin: ils suggèrent des univers nocturnes, impression confirmée par le poème "3h46" qui conclut le recueil en un esprit de plénitude. Mais avant, il y a les bars, les draps, le train de 3 heures 17. Aux antipodes d'un long marivaudage chantourné, il en résulte une poésie résolument urbaine, qui claque en stances brèves et dit l'essentiel en peu de mots. "Animal torpedo" est le livre d'un homme amoureux, passionné, prêt à traverser toutes les routes humaines et à revêtir toutes les peaux animales, chocard, léopard ou cheval, pour être avec celle dont il rêve. Sans qu'un mot ne soit de trop.

Pat Genet, Animal torpedo, Genève, Cousu Mouche, 2017.

Le site des éditions Cousu Mouche.

dimanche 20 mai 2018

Quand un fils est amoureux de sa mère... longtemps

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José Seydoux – "Mi-cha, tu peux me passer un peu d'huile solaire dans le dos?" Dès sa première phrase, et tout au long de son premier chapitre, le premier roman de l'écrivain fribourgeois José Seydoux installe une ambiance trouble, empreinte de gestes et d'ambiances associés à l'amour – des gestes en phase avec la description quasi lascive d'un décor de plage grecque idyllique. Sauf que dans "Séoul-Lausanne", c'est la relation atypique entre une mère et son fils adoptif que l'auteur dessine. Un fils adoptif venu de Corée, qui n'est qu'amour. Et la femme idéale, pour lui, c'est sa mère adoptive, Joëlle.

Un fils amoureux de sa mère: cela ressemble à un complexe d'Oedipe des plus classiques. Qu'en est-il lorsque le lien entre la mère et le fils n'a rien de biologique? Le lecteur s'interroge page après page: est-on dans la tentation permanente d'une relation incestueuse? L'écrivain, en tout cas, dessine l'évolution d'un sentiment ambigu au fil des années, en montrant Mi-Cha qui grandit: arrivé en Suisse à trois mois, il est l'enfant que le couple composé par Joëlle et Jocelyn (un homme au prénom ambigu, pour le coup!) n'a jamais pu avoir de manière naturelle.

D'emblée, une originalité frappe dans "Séoul-Lausanne": c'est l'omniprésence d'un narrateur qui ne se gêne pas de commenter l'action, voire de s'y immiscer discrètement. Derrière ce narrateur de roman, se profile l'auteur, professionnel du tourisme, qui n'hésite pas à s'éclater dans des descriptions de lieux précises et volontiers alléchantes, alternant la relative froideur des chiffres et le bonheur chaleureux des choses décrites, en particulier les lieux. Cela, sans oublier le tempérament des habitants de certaines contrées lointaines, telle la Corée du Sud.

De loin en loin, affleure d'ailleurs aussi une certaine conception du tourisme, qui tourne autour de l'accueil et de l'hébergement, donc du lit... lieu où, entre autres, l'on s'aime – ou pas. L'auteur explore justement les tonalités plus ou moins sincères ou vénales de l'amour: il prend certes soin d'installer Mi-Cha et Joëlle dans des chambres d'hôtel séparées lorsqu'ils voyagent ensemble, mais n'hésite pas à pousser des escort girls dans les bras d'autres personnages perdus dans leurs affaires professionnelles. Le lecteur trouvera enfin flamboyante cette description successive d'hôtels où Joëlle et Jocelyn ont tenté, sans succès, d'avoir un enfant. C'était avant l'adoption...

Tout n'est qu'amour chez Mi-Cha, ai-je dit. L'auteur rappelle, un brin théorique sur ce coup-ci, que les enfants adoptés font preuve d'un attachement particulier envers leurs parents adoptifs. Le parcours de Mi-Cha décline lui aussi les sentiments, les orientant toujours vers sa mère, ou presque. Ces sentiments pourraient paraître éthérés, si l'auteur ne leur donnait pas pour symbole les seins, un leitmotiv qui traverse tout le roman, de la tétée du nouveau-né jusqu'à un mémoire de fin d'études au sujet épatant. Cela dit, l'illustration de couverture, signée Yvan Gindroz, suggère, en montrant un Mi-Cha jeune adulte grave et détournant le regard, que les seins, et particulièrement ceux de sa mère, ne lui sont pas forcément accessibles...

Avec "Séoul-Lausanne", premier roman sous-titré "Itinéraire d'un enfant amoureux", l'écrivain José Seydoux cultive l'ambiguïté avec adresse. Après avoir signé plusieurs essais, il entre dans le monde du roman avec un livre sympathique, non dénué d'un sage humour, où se mêlent des personnages attachants, même le père de famille, un peu trop absent pour le coup, qui apporte lui aussi, à sa manière (insoupçonnée, pour le coup), quelque chose au jeune Mi-Cha. Adoption, sentiments interdits? L'ambiance est un brin trouble dans "Séoul-Lausanne", sans jamais déraper.

José Seydoux, Séoul-Lausanne, Saint-Denis, Edilivre, 2018.


Le site des éditions Edilivre, celui de José Seydoux.

Dimanche poétique 351: Raphaël Meneghelli

Idée de Celsmoon.
Avec: Abeille, Ankya, Azilis, Chrys, Emma, Fleur, George, Herisson08, Hilde, Katell, L'Or rouge, La plume et la page, Maggie, Violette.

Filles de joie

Assises sur un petit trottoir
Quelques écus, c'est leur pourboire
C'est bien là une triste histoire
Qui commence très tôt dans le soir

De tour de passe ou bien d'impasse
Elle finit par une grande grimace
Par tous les temps elles se tortillent
en avant, en arrière, quelle vie!

Elles auraient voulu vivre mieux
Au firmament, fermer les yeux
Pour obtenir l'espace du temps
Le film s'efface à chaque instant

Et puis, en guise de surplus
Le champagne qui trouble la vue
Regard perdu vers l'infini
cœur amer, très loin, est enfoui

Vil métier à travers les âges
A chaque jour c'est du courage
D'affronter ces tristes rivages
Mécanique de cet engrenage.

5 février 2010 – Café du Tilleul, Fribourg

Raphaël Meneghelli (1974- ) , Pèlerinage de vie, Fribourg, Raphaël Meneghelli, 2012.

vendredi 18 mai 2018

Un récit écologiste en fragments... mais pas que

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Marie-Jeanne Urech – L'écrivaine Marie-Jeanne Urech a le chic pour créer des univers bien à elle, un brin décalés, qui disent avec un certain sourire le petit monde où nous vivons, avec ce qu'il peut avoir de détestable ou d'aimable. Avec "La terre tremblante", elle invite son lectorat à prendre le monde comme terrain de jeu, en mettant en avant le personnage de Bartholomé de Ménibus, parti voir ce qu'il a derrière la montagne, juste après les funérailles de son père. Tuer ou enterrer le père? En tout état de cause, c'est une bonne manière, en début de roman, de délivrer un personnage de toutes attaches. Sauf une...


Derrière chaque montagne, se cache une autre montagne, on le comprend vite. Le lecteur peut être tenté de compter les montagnes, mais l'auteure exclut cette facilité: le décompte s'avère erratique, et le narrateur de chaque chapitre s'avère l'auteur de messages lancés à la mer. Certains se sont sans doute perdus... Pour l'histoire, peu importe: celle-ci reste cohérente et captive le lecteur. Comme si, comme par hasard, les messages à la mer qui ont été retrouvés étaient les plus intéressants. En contrepoint, le personnage de l'Ange boiteux, amoureuse transie du voyageur, s'exprime aussi, dans un esprit d'introspection sentimentale. Celui-ci tranche avec la description de ce que Bartholomé de Ménibus, Petit Prince ou Ulysse moderne, voit dans son voyage: une approche résolument axée sur l'observation du monde.

Il est permis de voir "La terre tremblante" comme un roman écologiste. L'auteure accorde une attention marquée à la nature, souvent marquée par l'homme. Les animaux ont leur place, par exemple avec ces vaches à hublots, qu'on a vues dans les journaux et qu'on retrouve, surpris, dans un livre. Il y a aussi cet élevage de porcs dans un building, où la ségrégation des sexes bat son plein: les gorets atteignent le sommet du bâtiment pour mieux choir, comme déchoit un patron qui a commis une erreur, alors que le confinement des truies aux deux ou trois premiers étages du bâtiment semble illustrer le "plafond de verre" qui, dit-on, empêche les femmes d'accéder aux échelons supérieurs de toute hiérarchie. Il se trouve que l'ascenseur est un "paternoster": faut-il en conclure que dire un "Notre Père" permet d'aller plus haut dans ce roman? Il est permis de le penser, d'autant plus que la question religieuse, subvertie ou non (dans ce roman, on enterre indifféremment des humains et des déchets chimiques, selon des rituels bien définis), traverse "La terre tremblante".

Ecologie également dans le thème récurrent de l'eau: le lecteur la découvrira claire comme jamais, glacée et pure, au passage de l'onde d'un lac qui inonde un village – on pense à ces villages inondés à la suite de la construction de barrages qui ont créé de nouvelles cités d'Ys. Il la trouvera rare, cette eau, dans un monde où l'on se concerte pour déboucher les conduites. Issu d'une contrée qui pourrait être le Valais, Bartholomé de Ménibus fait figure d'expert en la matière. Et puis, il y a les mille visions de l'océan, aboutissement du voyage de Bartholomé de Ménibus, traduites par des mots-valises révélateurs. Enfin, l'océan, justement, est utilisé comme le vecteur de messages et le socle d'un nouveau continent en plastique, mais où la vie sait comment se faire sa place: la Yapakline.

Yapakline: c'est la contraction de Yapaklou et Zibeline, les enfants terribles et attachants des romans de l'écrivaine. Ici, ils font figure d'étape bloquante d'une odyssée futuriste, tentant avec leurs moyens de gosses, étonnamment convaincants, de bloquer Bartholomé de Ménibus sur leur île en plastique. Rassuré par la présence de ces deux personnages, le lecteur remarque que "La terre tremblante" recycle habilement d'autres éléments de romans précédents de l'écrivaine: on y retrouve une fanfare déjà entendue dans "Malax", ou un abribus qui rappelle étrangement "La Salle d'attente". Cela, sans oublier que Bartholomé de Ménibus devient "Amiral des eaux usées" – encore un titre de l'écrivaine. "La terre tremblante" s'intègre donc parfaitement à l'oeuvre de Marie-Jeanne Urech.

"La terre tremblante" est un court roman aux ambiances surréalistes et décalées qui, par de subtils renversements, parvient à dire ce qui n'est pas idéal dans le monde, tout en douceur: c'est évocateur sans mettre mal à l'aise, ou presque. Roman écologique optimiste et à peine joyeux, roman de voyage imaginaire, "La terre tremblante" est aussi une façon de dire notre monde tel qu'il est, à partir de quelques images développées en des chapitres conçus comme des nouvelles, ou comme autant d'histoires individuelles. Est-ce que les coordonnées géographiques citées par Bartholomé de Ménibus ont un sens, d'ailleurs? Un géographe saura trancher. Mais cette géométrie s'oppose à l'orientation du coeur de l'Ange boiteux, qui suit juste ses sentiments qui la guident d'un indice à l'autre. Et alors que l'on n'apprend qu'en fin de roman le nom réel de l'ange boiteux et amoureux, alors aussi qu'en d'autres circonstances, les personnages apparaissent souvent incomplets, non nommés ou réduits à une fonction, l'auteure suggère que l'écologie ne saurait se passer d'une réflexion sur ce que doit être l'humain dans son intégralité, sans assignation à un rôle.

Marie-Jeanne Urech, La terre tremblante, Lausanne, Hélice Hélas, 2018. Postface de Pierre Yves Lador, illustration de Macbe.

Le site de Marie-Jeanne Urech, celui des éditions Hélice Hélas.